
Rites de veuvage au Congo: entre tradition, pression sociale et droits humains
- elikiamoyi

- 4 mars
- 3 min de lecture
Dans plusieurs localités du République du Congo, le veuvage reste entouré de rites contraignants. Si les pratiques varient selon les communautés, les témoignages convergent : restrictions, humiliations, violences symboliques et parfois matérielles. Une succession d’épreuves qui transforment la douleur du deuil en véritable supplice.

Privée de parole. Interdite de contact, parfois même avec sa propre famille, tête courbée en permanence, obligation de manger avant 18 heures. Une surveillance constante qui oblige la veuve à contenir cette violence physique et qui pour couronner le tout, la famille du défunt oblige à la veuve de porter des feuilles dans ses sous vêtements « repousser l’esprit du défunt » censé revenir vers son épouse »
Des pratiques ignobles que beaucoup dénoncent aujourd’hui comme des violences déguisées en traditions. « Dès l’annonce du décès de mon mari, ses enfants d’un premier mariage et sa famille sont allés déposer le corps à la morgue. À leur retour, ils ont bloqué l’accès à ma chambre et confisqué les clés, je n’aurais jamais cru qu’ils pouvaient agir ainsi. Nous n’avions aucun problème particulier. » raconte Chantal, les larmes aux yeux.
Après l’inhumation de son mari, Ruth s’est retrouvée à la rue avec ses enfants. « On ne nous a même pas permis de récupérer les actes de naissance parce que j’avais refusé qu’on me “nettoie” au bord d’une rivière. Fâchés, les membres de la famille de mon mari se sont vengés. Ils ont tout pris de la maison et n’ont même pas eu pitié des enfants », confie-t-elle, encore contrariée par l’attitude de sa belle-famille.
Derrière ces pratiques, une croyance : protéger la famille du défunt et couper les liens spirituels entre l’épouse et le mort. Mais dans les faits, ces rites se traduisent par des atteintes profondes à la dignité des femmes.
Parmi les plus humiliants figure le « nettoyage ». Le jour de l’enterrement, la veuve est parfois conduite au fleuve ou à la rivière, où on lui rase les poils des parties intimes et des aisselles. Un acte présenté comme rituel purificateur, mais qui constitue une violation manifeste de l’intimité et de l’intégrité physique.
« Apres le nettoyage au fleuve, on demande à la veuve d’aller faire le marché, c’est l’acte qui témoigne qu’elle est désormais libre. Je n’avais pas le cœur à le faire, mais j’étais obligée de faire pour protéger mes enfants», confie Joséphine qui a été ensuite soumise à 45 jours de restrictions avant le retrait de deuil. « J’ai dormi au salon avec mes belles-sœurs pendant 45 jours, sur un matelas de fortune. Je suis sortie de là malade », ajoute-t-elle. De retour chez ses parents, elle a coupé les liens avec sa belle-famille.
Ironie douloureuse : ces pratiques sont souvent perpétuées par d’autres femmes. « Avant, on rasait entièrement la tête de la veuve. Son pagne devait s’arrêter au genou. Elle marchait pieds nus. Des pratiques qui tentent de disparaitre, mais il faut une véritable prise de conscience pour mettre fin à ces pratique comme l’a indiqué ma Martine, veuve depuis une vingtaine d’année qui n’a plus eu envie de se marier avec ce qu’elle a vécu.
Entre loi et réalité sociale
Sur le plan juridique, l’État congolais a renforcé son arsenal. La loi n°19-2022 du 4 mai 2022, dite Loi Mouebara, vise à lutter contre les violences faites aux femmes et aux filles. Elle sanctionne sévèrement les violences basées sur le genre, incluant les mauvais traitements, la séquestration et les pratiques humiliantes subies par les veuves durant le veuvage.
Par ailleurs, le Code de la famille protège le conjoint survivant en matière de succession et d’héritage. En théorie, la spoliation des biens par la belle-famille est illégale et passible de lourdes peines pouvant aller jusqu’à vingt ans de prison selon la gravité des faits.
Mais dans la pratique, la pression familiale, la dépendance économique et le poids des traditions prennent souvent le dessus. Beaucoup de veuves ignorent leurs droits ou n’osent pas saisir la justice, de peur d’aggraver les tensions ou d’être davantage marginalisées.
Entre tradition et droits humains, la veuve reste trop souvent la victime silencieuse d’un système qui la fragilise au moment même où elle aurait le plus besoin de protection.
Pour une société qui se veut moderne et respectueuse de la dignité humaine, la question se pose avec urgence : comment concilier héritage culturel et respect fondamental des droits des femmes, sans que le deuil ne se transforme en condamnation sociale ?
Annette Kouamba Matondo




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